Combien il est difficile, quand on étudie un écrivain, de déceler le tout-venant habituel de ses lectures de jeunesse. La boulimie de lecture caractéristique de l'adolescent, ou de l'étudiant qui va écrire, pareille à celle du ver à soie avant la chrysalide, est telle que la quantité obligatoirement l'emporte sur la qualité: plus impérieux son appétit, plus faible l'écart, pour son goût, entre les nourritures vraiment choisies et celles qui bientôt seront dédaignées lucidement. Qui est destiné à écrire, il y a un moment - moment décisif pour sa formation - où il lit tout, ou presque, et "tout" c'est d'abord ce qu'il a sous la main, ce dont "on parle", ce qui sent encore l'encre fraîche, qui lui fait le même effet qu'au guerrier la poudre. L'oeil vorace qui se colle à la page fraîchement imprimée ne dégage nullement, à dix-huit ans, un paysage littéraire perspectif avec ses premiers et seconds plans, et ses lointains fondus, mais un bariolage, un à plat juxtaposé de couleurs heurtées et violentes, qui toutes accrochent une rétine encore toute neuve.
Ce tout-venant où il a barboté s'évapora-t-il pour l'écrivain sans laisser de traces? Ce n'est pas sûr, car c'est à ce moment de la crue des eaux printanières, des eaux mêlées, qu'il a aussi essayé, commencé peu ou prou d'écrire: les tics d'époque, dont il a subi la contagion naïvement et sans défense, laisseront une marque à sa manière d'écrire, remodelés toujours, souvent ennoblis, et parfois, s'il a du génie, sauvés; Proust, dont on soupçonne qu'entre tous les écrivains peut-être il a lu très jeune considérablement plus de médiocre que de bon, est plein de ces rédemptions-là. De telles lectures, profondément incorporées dans les automatismes commençants de la plume, sont peut-être un peu pour la manière d'écrire ce que sont les impressions d'enfance pour la couleur, pour l'orient de la sensibilité: non choisies, souvent banales, toujours reprises et magnifiées par la maîtrise acquise des ressources de la langue, comme les lointains incohérents de l'enfance par la chimie savante du souvenir. Et il y a une énigme de la continuité, du fondu étrange de la littérature d'une période à l'autre par-delà toutes les révolutions et toutes les ruptures qui peut-être s'éclaire là partiellement: par le fait que l'écrivain en formation se nourrit toujours inséparablement, inextricablement, à la fois de la nouveauté pure, qui l'atteint par son extrême pointe, et de ce qui s'écrit et se publie autour de lui au goût du moment: c'est-à-dire de la continuité maintenue avec avant-hier.
JULIEN GRACQ

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